Crise au Nicaragua: état de la situation

Le Nicaragua est en état d’urgence depuis le mois d’avril 2018. Ce qui avait commencé sous la forme de manifestations contre des réformes sociales a tourné en protestations plus importantes contre le régime et sa gouvernance toujours plus autoritaire. Ces manifestations ont été réprimées dans le sang, et les manifestant-e-s ont été qualifié-e-s de « terroristes ». COMUNDO soutient ses coopér-acteurs/trices sur place, car de nombreux défis les attendent. Entretien avec notre chargée de programme Nicaragua, Corinne Sala.

Demo Nicaragua

Corinne Sala, quelle est la situation actuelle au Nicaragua ?
Ces cinq mois de crise ont déjà beaucoup marqué le pays et ont laissé des traces sur de nombreux plans. Les petites entreprises meurent, les magasins ferment, les rues sont désertées, la peur se propage, la violence s’accroît, etc. La vie dans ce pays, encore calme il y a quelques mois, n’est plus la même.
 
Il y a déjà beaucoup de victimes …
Il est très difficile d’obtenir le nombre précis de personnes décédées, blessées ou emprisonnées, car le gouvernement et les organisations de défense des droits humains ne s’accordent pas sur les chiffres. En juin, certains parlaient d’environ 100 morts, alors que d’autres évoquaient plus de 400. On sait par contre que le nombre de personnes ayant quitté le pays est en augmentation : celles et ceux qui ne peuvent prendre de vol intercontinental décident d’aller au Costa Rica. Là-bas, si des centres d’accueil ont déjà été installés, la population locale commence par contre à montrer des signes de mécontentement. Le nombre de personnes incarcérées augmente également, surtout chez les dirigeants étudiants du « Mouvement du 19 avril ».
 
Quels sont les chefs d’accusation ?
En juillet, la Loi contre le financement du terrorisme a été modifié : désormais, elle permet par exemple d’accuser de soutien au terrorisme même celles et ceux qui proposent des boissons et de la nourriture aux manifestant-e-s. Cela laisse à la justice beaucoup de liberté pour accuser un grand nombre de personnes de terrorisme – une inculpation qui peut entraîner au moins 15 ans de prison.
 
Comment vont les coopér-acteurs/trices de COMUNDO sur place ?
Ils/elles vont bien, vu les circonstances. Nombre d’entre eux/elles sont déçu-e-s de la tournure que prend la crise et s’inquiètent du climat de méfiance dans lequel ils/elles vivent. Le soir, à partir de cinq ou six heures, il n’y a plus personne dans les rues : tout le monde a peur. L’insécurité règne, et il est très difficile de prévoir l’évolution de la situation. En tant qu’étrangers, les coopér-acteurs/trices de COMUNDO ont une situation plus privilégiée que le peuple nicaraguayen, mais ce n’est pas facile de vivre de tels événements sur la durée.
 
Quelles conséquences ces émeutes ont-elles sur les projets des coopér-acteurs/ trices ?
Concrètement, une coopér-actrice a décidé de mettre un terme à son projet quelques mois plus tôt que prévu et est rentrée au Tessin : sa charge de travail dans différentes écoles avait tellement baissé que sa présence n’était plus justifiée. Une autre intervenante a dû changer d’organisation partenaire, parce que toutes les aides internationales avaient été réduites, et que l’organisation avec laquelle elle collaborait avait été complètement démantelée. Le même cas de figure a eu lieu avec une organisation qui se finançait grâce au tourisme : elle a perdu presque tous ses fonds, car le marché s’est effondré. Les autres projets se poursuivront, mais peut-être plus lentement que prévu.
 
Qu’est-ce que ça signifie pour l’avenir de COMUNDO au Nicaragua ?
COMUNDO a décidé de recruter à nouveau des coopér-acteurs/trices qui se rendront au Nicaragua l’année prochaine. Il faut continuer à travailler avec la population qui subit directement les effets de la crise institutionnelle, politique et économique. Nous avons prévu de mener en novembre une analyse détaillée de la situation et de réajuster notre programme à la situation actuelle : nos coopér-acteurs/trices et nos organisations partenaires vont participer à une réunion avec notre organe de coordination local. Nous devons revoir nos priorités et passer au crible nos partenariats dans le pays. Nous allons d’abord nous concentrer sur 2019 et 2020, en espérant pouvoir à nouveau élaborer aussi vite que possible des programmes sur le long terme.
 
Que fait COMUNDO pour aider ses coopér-acteurs/trices à gérer une telle situation ?
Nous proposons un service de coaching à distance avec une experte qui connaît bien la situation au Nicaragua. Elle peut dès lors aider les coopér-acteurs/trices à gérer le stress post-traumatique et à renforcer leur capacité de résilience. Même s’ils/elles n’ont pas directement vécu des situations qui pourraient être considérées comme traumatisantes, nos intervenant-e-s doivent acquérir les outils qui leur permettront de conserver un certain équilibre psychique dans cette situation de grande insécurité. Nos coopér-acteurs/-trices et notre coordination sur place restent à cette fin en permanence en contact. En tant que chargée de programme Nicaragua, je suis également en contact avec eux et reste joignable si besoin. Par ailleurs, la cellule de crise de la DDC, la Direction du développement et de la coopération, et le consulat suisse sont également actifs.
Les neufs coopér-acteurs/trices qui doivent se rendre au Nicaragua dans l’année à venir ont été choisi-e-s avec minutie et ont reçu une préparation spécifique au contexte actuel : ce n’est pas facile pour un-e étranger/-ère de vivre et de travailler au Nicaraguadans un tel contexte. Tous et toutes seront accompagné-e-s par notre coach, qui les aidera à se préparer aux défis que posent un pays en crise.
 
Quel est l’état des relations institutionnelles au Nicaragua ?
Début septembre, COMUNDO a obtenu l’autorisation de travailler au Nicaragua en tant qu’organisation suisse détachant des coopér-acteurs/trices sur place. En signant cet accord, nous nous sommes engagés à n’entreprendre aucune activité allant à l’encontre du gouvernement : la sanction serait un retrait immédiat de ladite autorisation. En ces temps si délicats au niveau politique, il est difficile de rester neutre, mais nous devons faire en sorte de continuer à remplir les conditions nous permettant d’être actifs sur place – aux côtés de la population.

Interview : Priscilla De Lima
 

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